Rares sont ceux qui ont eu la chance de goûter les vins de Château Rayas. Tous en sont restés profondément bouleversés. D’où vient cette séduction qui opère immanquablement ? C’est pour percer ce mystère que la spécialiste du vin Laure Gasparotto et l’historien de l’art Jérôme Neutres signent le premier ouvrage consacré à ce domaine mythique de Châteauneuf-du-Pape et à son vigneron, Emmanuel Reynaud, décédé le 25 novembre dernier. Le fruit de près de cinq années de travail à arpenter les lieux, interroger leur gardien et recueillir de précieux témoignages… Un livre d’exception.
Comment est né ce projet ?
Thomas Abegg, l’entrepreneur et éditeur du magazine culinaire Marmite, en est à l’origine. Il voue une véritable passion au Château Rayas, au point de l’élever au rang d’œuvre d’art et de décider de lui consacrer un beau livre : une édition somptueuse, en termes de qualité de papier, d’impression et de photographies signées Ferrante Ferranti.
Et vous dans tout cela ?
Lui me lisait dans Le Monde. Moi, je ne le connaissais pas. Nous nous sommes rencontrés. Pour tout vous dire, je maîtrisais assez mal le sujet : je ne bois pas souvent de Château Rayas. Mais, je lui ai proposé de me présenter Emmanuel Reynaud. Sur place, j’ai vraiment fait l’objet d’un « test » à coups de questions et de mises en situation. J’ai dû réussir, puisque le projet était lancé au printemps 2021. Près de cinq ans plus tard, le livre sortait. Avant de décéder, Emmanuel Reynaud a juste eu le temps de valider le bon à tirer et de nous faire part de sa satisfaction. Le livre était sous presse au moment de sa disparition.
Pourquoi avoir accepté de participer à cet ouvrage ?
En 2016, j’avais déjà consacré un livre au Mas Jullien. Dans « La mécanique des vins, Le réenchantement du Languedoc », Olivier Jullien me donnait les clefs de compréhension de ce vignoble. J’avais beaucoup apprécié l’exercice. Entrer dans la structure mentale d’un vigneron m’avait passionnée. J’ai abordé ce nouveau projet dans le même état d’esprit : sans a priori, les yeux et les oreilles grands ouverts. J’ai été plus que bien servie. Au Rayas, le vin parle, le verre vide parle et le vigneron, porté par un bon sens paysan de plus en plus rare, avait beaucoup à dire. Il a été très généreux dans ses révélations. J’ai énormément appris.
Vous parlez de révélations. La première d’entre elles concerne l’histoire de Château Rayas : elle est aussi récente que décisive…
Le domaine a été acquis par l’arrière-grand-père d’Emmanuel Reynaud en 1880. Il n’y avait pas de vigne alors. Ce n’est qu’en 1919 que l’on trouve trace des premières bouteilles de vin maison, avec un certain succès qui plus est. Si bien que Rayas a pris part à la naissance des AOC viticoles, à commencer par la première d’entre elles : Châteauneuf-du-Pape en 1936. La preuve que des mythes peuvent vite se créer. Regardez Petrus : ses vins étaient à peine connus avant 1945. Mythique ne rime pas nécessairement avec historique.
Autre révélation : le domaine lui-même. Qu’avez-vous retenu de votre première visite sur place ?
Un lieu magique. Château Rayas est situé au milieu des bois, sur des sols exclusivement sableux, garants d’une grande fraîcheur. Une dizaine d’hectares de petites parcelles, entourées d’arbres. Tout ce que les vignerons d’aujourd’hui expérimentent avec l’agroforesterie est déjà en place là-bas, depuis longtemps. Et puis, il y a cette biodiversité extrêmement riche qui protège des maladies. Ce domaine est fait pour s’adapter aux changements climatiques. Il est paré pour durer.
« 99% du vin se fait à la vigne, expliquait Emmanuel Reynaud, Il faut qu’elle se sente aimée. » Que signifie cette approche dans la conduite du domaine ?
Comme le montrent avec force les photographies du livre, Emmanuel Reynaud était tout le temps dans ses vignes. Il était l’homme d’un seul lieu. Il l’habitait pleinement ; tellement qu’il en avait une incroyable compréhension. J’en veux pour preuve le millésime 2011. Un tiers des raisins ne mûrissaient plus et, au 15 septembre, ils commençaient même à flétrir. Plutôt que de les sacrifier, lui a décidé de les vinifier à part et de laisser mûrir le reste des fruits pour les récolter plus tard. Le premier jus titrait à environ 7°, le second à 22°. Il ne restait plus qu’à les assembler : 100% de la récolte a été utilisée !
Ces pratiques, tout comme le recours à des fûts de 80 ans ou des vieillissements en bouteille de plus de 10 ans, témoignent d’un rapport au temps très singulier. Comment cela se manifeste-t-il au quotidien ?
Il faisait confiance au vin. Se refusant à le bousculer, il l’attendait pour mieux le laisser s’exprimer. Lui-même ne répondait jamais du tac au tac. Toujours à l’écoute, il pouvait être très silencieux, dans l’observation constante. Il était mystique : c’était presque un bouddhiste. Il nous est arrivé d’être assis trois heures durant, à échanger, genoux contre genoux, sans table entre nous…
Cet éloge du temps long ne gomme-t-il pas les effets du millésime ?
Pour être tout à fait franche, je suis loin d’avoir goûté tous les vins du domaine. Je les ai appréciés uniquement sur cuve et sur fût. J’ai alors pu constater que l’effet millésime demeurait au contraire. Un 2000 n’a rien à voir avec un 2013. Château Rayas produit des vins d’identité qui expriment à la fois le terroir et le millésime.
Justement, quel goût du lieu partagent toutes ces cuvées ?
Les vins d’Emmanuel Reynaud ont en commun une structure d’une incroyable finesse. Comme de la dentelle. Leur délié est gracieux. Avec un début de bouche, un milieu et une fin. Ce sont des vins pleins, d’une grande sensualité et d’une belle profondeur. De ceux qui disent bonjour et savent tenir la conversation, sans oublier de vous dire au revoir le moment venu.
En plus de Château Rayas, la famille Reynaud veille sur les domaines Pignan, Château Fonsalette, La Pialade et Château des Tours. Qu’apportent-ils à l’ensemble ?
Un fonds de roulement économique. L’expression là encore de ce bon sens paysan si cher aux Reynaud. Pour qu’un domaine fonctionne, un grand vin ne suffit pas. Il faut disposer d’une offre bien plus large. Emmanuel Reynaud en avait bien conscience : il chérissait autant ses VDP que ses châteauneuf-du-pape. La condition sine qua non pour que ces derniers puissent attendre 10 ans avant d’être commercialisés. Et à des prix raisonnables qui plus est. Pour lui, il n’était pas question d’art ici, mais de produits d’une agriculture paysanne. Aussi exigeante soit-elle, Emmanuel Reynaud refusait que les vins de Château Rayas puissent être vendus trop chers. Il lui est même arrivé de les retirer à un restaurateur qui ne l’entendait pas de cette oreille.
Comment la suite s’organise-t-elle après le décès d’Emmanuel Reynaud ?
Je n’ai pas d’information à ce sujet. Mais, je ne doute pas que ses deux fils vignerons, Benoît et Louis-Damien, perpétuent son travail. L’un et l’autre ont absorbé sa structure mentale. Ils ont hérité de son bon sens paysan. Ils l’ont vécu par l’exemple. Le meilleur moyen de transmettre selon moi. Et, en la matière, Emmanuel Reynaud était particulièrement généreux. Il avait transmis tout ce qu’il savait. Ses vins sont à son image : ils ne sont pas marqués par l’ego. C’est ce qui fait leur grandeur.
Et vous, quels sont vos projets ?
Je travaille sur deux livres qui sortiront à la rentrée, tous deux chez Michelin Éditions. D’abord, mon « Atlas des vins de France » remis à jour. Je suis très contente d’avoir rejoint le fonds Michelin. De la même façon que les vignerons plantent la vigne pour 100 ans, je suis désormais assurée que cet ouvrage sera réédité pour les 100 années à venir. Je ne pouvais pas tomber mieux. Ensuite, je travaille à un nouvel opus de la collection Les Fabuleux Itinéraires Michelin : « La France viticole ». Soit quinze itinéraires œnotouristiques dans le vignoble français illustrés par Michel Tolmer. Que des beaux livres !

